Jean-François Bernardin, président de l’ACFCI (Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d’industrie), lors d’un récent petit déjeuner du Cercle Coach’Invest faisait part de son inquiétude sur la mauvaise santé de la France, son déclin dans tous les classements internationaux et sur les causes qui, selon lui, expliqueraient ce déclin : manque de culture du travail en France, de l’envie d’entreprendre, de prendre des risques, et recherche obsessionnelle de la sécurité maximum, quitte à se scléroser et à vivre en repli.
Nous évacuerons d’emblée le débat sur les indicateurs. Primo parce qu’on peut faire dire à des indicateurs tout et son contraire, comme l’illustrent bien les classements contradictoires des écoles, des grandes villes ou encore les sondages contradictoires à un même moment sur une même question. Secundo parce que tous les indicateurs ne sont pas en déclin en France, à commencer par la démographie qui est meilleure que partout ailleurs en Europe. Tertio parce qu’un indicateur a une valeur bien relative : l’alpha et l’omega de la mesure de la croissance reposent sur le seul PIB qui mesure tous les échanges marchands y compris (par exemple) l’accroissement des dépenses liées aux accidents de la route qu’on ne peut pas considérer comme un progrès. Quatro et enfin, parce que les politiciens, contraints par leur attachement partisan et prisonniers de leur bagage culturel, détournent et manipulent systématiquement ces indicateurs.
Pour autant, par-delà les indicateurs, Mr Bernardin a raison : plus qu’ailleurs, on sent en France – et en effet de longue date - une certaine morosité, une certaine anxiété, une frilosité, un besoin de sécurité, avec des corporatismes et des bureaucraties (publiques et privées) qui mettent plus de temps à évoluer qu’ailleurs. Serions-nous, comme il l’avance, l’un des derniers pays marxistes ? L’enseignement de l’économie à l’école en serait le témoignage. Mais l’analyse doit être largement nuancée si l’on en juge par la floraison et la profusion toujours plus forte d’information économique et financière à destination des entreprises et du monde des affaires. Au-delà des clivages partisans, ne serions-nous pas plutôt tout simplement un pays plus intellectuel qu’économique ? Ne préférons-nous par rester dans le monde des idées que dans les réalités ? Rien ne nous plaît tant que nos joutes oratoires sur nos systèmes politiques et les débats de société. Nulle part mieux qu’en France ne se sont exprimés les débats d’idées entre socialistes et libéraux, avec toutes leurs sensibilités intermédiaires ou extrêmes. On le constate par exemple avec la francophonie dont la défense repose plus en France sur une démarche intellectuelle, culturelle et politique alors qu’à l’inverse, les Etats-Unis, souvent pris en référence, ont développé « l’anglophonie » par le commerce et l’économie. Attention donc à ne pas se tromper d’ennemi. Oui, l’Etat est bien ancré dans la culture française depuis 1789. Mais nos freins culturels sont trans-courants. De gauche comme de droite, du privé comme du public, la France a du mal à bouger car elle est plus politique qu’économique, elle vit en effet plus sur son passé qu’elle n’a envie de construire un avenir, elle est assez conservatrice et a ses castes instituées, comme le montre par exemple le faible renouvellement du personnel politique dans les Assemblées ou le monopole des hautes fonctions publiques et privées à une poignée de grandes écoles. Arrêtons donc de rester campés sur nos positions idéologiques traditionnelles. Arrêtons de penser que l’école et les syndicats sont les freins au progrès lorsqu’on est patron ou de penser que tous les patrons sont des profiteurs lorsqu’on est travailleur. Nous devons parvenir en France à penser en d’autres termes qu’avec nos a priori négatifs sur les camps supposés opposés.
Inventer un cadre protecteur et sécurisant qui favorise la prise de risque
Il y a, c’est vrai, une absence de culture entrepreneuriale en France et qui est autant présente à gauche qu’à droite, dans le privé que dans le public, et dans l’ensemble des structures où l’on travaille. Il y a un manque d’envie d’oser, la peur de se lancer, l’angoisse de rater. Nous avons un besoin hypertrophié de sécurité et ancré de longue date. En France plus que partout ailleurs. On le constate par exemple avec les travailleurs qui lancent leur propre coopérative et dont ils deviennent les décideurs. En France, les travailleurs adoptent le statut de salarié, avec la protection sociale qui y est attachée. En Espagne, et en particulier au Pays Basque où siège MCC, le plus grand complexe de coopératives de travail au monde (68 000 personnes avec des marques comme Fagor, Brandt, Eroski…), les travailleurs sont davantage des entrepreneurs puisque ce qu’ils reçoivent chaque mois n’est pas un salaire, mais une avance sur bénéfice qui, à la fin de l’année, peut être réajustée à la hausse ou à la baisse selon le résultat final. Mais ce risque a aussi une contrepartie. A Mondragon, et ce depuis 50 ans que la coopérative est née, le licenciement des travailleurs associés est interdit. En cas de difficulté de leur coopérative, il peut y avoir baisse de salaire ou reclassement dans une autre coopérative du groupe, mais jusqu’à présent, l’emploi des travailleurs associés (contrairement à celui des salariés non associés) a toujours été protégé. Autrement dit, le risque est encouragé dans la coopérative espagnole parce que la solidarité du groupe a mis en place un filet de sécurité, en tout cas pour celles et ceux qui ont pris le risque de participer au capital. En France, et à l’exception du secteur public, l’emploi n’est pas du tout protégé. Il n’y a pas de filet de sécurité. En cas de licenciement, la durée d’indemnisation a été réduite. Et en cas de démission, il n’y a aucune indemnité. Il est donc parfaitement compréhensible que dans un contexte de chômage de masse, le besoin de sécurité l’emporte sur l’enthousiasme et l’envie de prendre des risques.
Comment en vouloir aux jeunes français de rechercher en priorité des emplois sûrs, et donc dans le secteur public, dans un pays où 25% d’entre eux sont au chômage, et où parmi ceux qui travaillent, ce sont eux les plus exposés au temps partiel, aux contrats courte durée, aux rémunérations faibles et au coût croissant du logement ? Il y a en effet une forte tentation sécuritaire. Mais hélas, le contexte s’y prête aussi. On dit aussi : les jeunes n’ont pas envie de travailler, ils ne regardent que leurs droits et pas leurs devoirs, ils veulent faire 35 heures et pas plus. Il paraît largement excessif de généraliser de tels propos. Lorsque le travail est pénible, par exemple aux caisses en supermarché ou en restauration rapide, et quand en plus, on suit des études à côté, il paraît normal qu’on regarde son travail comme une aliénation plutôt que comme un espoir d’émancipation. Lorsque le travail est intéressant et le contexte de l’entreprise agréable, la perception et les comportements changent et c’est là encore bien naturel. Autrement dit, la France, si elle veut donner envie aux jeunes et aux personnes en général, de prendre des risques par choix et pas seulement par défaut, la France se doit d’inventer un cadre protecteur et sécurisant qui favorise cette prise de risque.
Prenons à l’inverse dans le milieu dit des entrepreneurs : est-il normal par exemple qu’une société de capital-risque dont LE METIER même est de prendre des risques, voie son capital investi garanti jusqu’à 70% ? Pourquoi ne pas mettre en œuvre des garanties pour les jeunes et pour tous les salariés des garanties au moins aussi fortes pour les risques qu’ils prendraient que celles dont bénéficient les capitaux-risqueurs ? Il n’est pas si facile d’entreprendre. Ce n’est pas un hasard si celles et ceux qui ont les meilleurs diplômes préfèrent prendre un job où ils peuvent cumuler travail motivant, bon salaire, reconnaissance et sécurité relative de l’emploi plutôt que de tenter leur aventure entrepreneuriale. Curieusement d’ailleurs, les mêmes qui exhortent dans les médias les français et les jeunes français en particulier à lancer leur entreprise sont souvent (pas toujours) ceux qui bénéficient eux-mêmes d’une situation confortable relativement sûre ou protégée, que ce soit en université ou à travers des réseaux leur permettant de bénéficier d’une assurance pour rebondir en cas d’échec dans une aventure. Combien de ces relais d’opinion qui se lamentent de l’absence d’esprit d’entreprise en France ont eux-mêmes connu les affres de la création sans filet ?
C’est donc un paradoxe : si l’on veut que beaucoup d’autres que ceux qui par nature, ont le goût du risque, aient envie d’entreprendre, il faut savoir leur inventer un cadre sécurisant. Thomas Legrain le martèle à juste titre : la voie des grands groupes est un bon filet de sécurité pour encourager l’entrepreneuriat. Mais d’autres voies sont possibles, comme la coopérative, dont la fonction même est précisément de mettre en œuvre un cadre sécurisant pour permettre aux personnes d’exercer leur métier en toute autonomie. Une coopérative, c’est une entreprise à part entière dans la mesure où elle est présente sur les marchés concurrentiels et qu’elle est soumise comme toutes les entreprises aux impératifs de gestion. Mais c’est aussi une entreprise entièrement à part car sa vocation première n’est pas de générer du profit pour ses actionnaires. La vocation d’une coopérative, c’est de permettre à des personnes de se mettre ensemble autour d’un projet dans le cadre d’une entreprise créée pour eux, par eux et gérée par eux. Ce peut être le cas d’agriculteurs qui ont besoin d’une plate-forme de collecte ou de transformation. Ce peut être le cas d’artisans qui veulent maîtriser en commun leurs achats. Ce peut être les femmes indiennes qui gagnent leur émancipation en créant leur propre instrument économique qu’elles gèrent elles-mêmes. Ce peut être des travailleurs qui, n’ayant plus d’emploi, décident de créer ou reprendre leur propre entreprise. L’idée coopérative part de deux idées simples : 1) on est plus forts ensemble que tout seuls ; et 2) pour gagner sa liberté, il vaut mieux construire son autonomie que de dépendre de son environnement.
Ensemble, on peut donc avoir envie de risquer ce qu’on ne pourrait pas risquer tout seul. Ensemble, on peut partager, échanger et mutualiser tout : les coûts, les risques, les difficultés, les informations, mais aussi les résultats. Dans le monde du travail, les coopératives d’activités et d’emploi sont l’exemple même de la capacité coopérative à faire naître des salariés entrepreneurs ou entrepreneurs salariés : la coopérative accueille des personnes, généralement demandeurs d’emploi, et leur permet de tester leur projet sans obligation d’immatriculation ni prise de risque financière. Dès le premier euro de chiffre d’affaires, la coopérative signe un contrat en CDI avec l’entrepreneur qui devient donc salarié de la coopérative, avec une rémunération qui évoluera au prorata de son chiffre d’affaires. Ce sont les coopératives d’activités et d’emploi qui, nées en 1993 à Lyon, ont donné naissance aux couveuses d’entreprise légiférées récemment. Mais à la différence d’une couveuse, une coopérative permet aux entrepreneurs qui le souhaitent de rester dans la coopérative lorsque l’activité est lancée. Ils sont même invités à devenir associés de la coopérative, de sorte de pouvoir contribuer à leur tour à accueillir et accompagner les nouveaux entrepreneurs arrivants comme eux ont été accompagnés et formés au départ. La coopérative favorise plus encore l’esprit entrepreneurial que les couveuses ou les sociétés de portage salarial car elles mettent en œuvre le cadre collectif permettant de construire une démarche entrepreneuriale durable et une réelle aventure d’entreprise plus qu’un simple soutien individuel pour le retour à l’emploi.
Pour conclure, si je partage avec Jean-François Bernardin le triste constat de la peur qui bloque des millions de personnes dans leurs désirs d’accomplissement professionnel, il faut savoir reconnaître, en particulier pour les jeunes, que le contexte est particulièrement difficile et précaire, et pas seulement en France (il suffit de regarder les images récentes du désert économique et de la misère sociale à Cleveland, dans l’Ohio par exemple, pour se féliciter que les bassins d’emploi les plus en difficulté en France n’en soient pas encore là). Il est naturellement à souhaiter que l’esprit d’entreprise se développe en France plus par envie que par défaut. Cela supposera d’inventer des modalités de « flex-sécurité » à la française (notamment en sachant reconnaître et encourager les vertus du modèle coopératif). Et pour en débattre, de savoir sortir de nos préjugés réciproques entre patronat et syndicats, gauche et droite, secteur privé, secteur public et réciproquement.