
Le 4 mars 2005, alors que j’étais Vice Président de l’Association des diplômés du groupe ESSEC, je n’ai pu m’empêcher de réagir à un point de vue de Jacques Perrin, paru dans Les Echos, selon lequel les grandes écoles de gestion françaises seraient en train de construire le modèle de demain en forgeant l’originalité du management européen. Mis à part un léger manque de moyens financiers (qu’il conviendrait de faire financer par les régions), les grandes écoles de management françaises incarneraient, selon Jacques Perrin, l’excellence académique européenne en la matière.
Il m’est paru évident que ces propos méritaient une vraie discussion! Je me suis tout naturellement porté volontaire pour débattre au sein du corpus ESSEC et de manière générale avec tous ceux qui comme moi s’intéressent à l’avenir des grandes écoles de gestion françaises.
Très vite je me suis aperçu que le débat était quasiment impossible… et gare à celui qui ose mettre un pied dans la fourmillière…
J’ai été contraint de démissionner de ma fonction de Vice Président de l’Association des Diplômés du groupe ESSEC. Mais j’ai gardé ma liberté de parole. N’est ce pas là l’essentiel ?
Alors si certains d’entre vous souhaitent discuter avec moi de l’avenir de nos écoles, sans langue de bois, sans complaisance, sans vouloir non plus faire de la critique systématique, tout simplement en ayant un regard réaliste et objectif sur la situation, allons y, le débat est ouvert au minimum sur mon blog et il mériterait bien sûr de s’étendre.
Que valent nos écoles face aux établissements étrangers ? Les trois parisiennes prétendent être des leaders internationaux alors qu’elles sont structurellement incapables d’affronter le modèle anglo-saxon ! Leur politique de développement actuelle traduit un décalage très important entre leur discours et la réalité des actions qu’elles mettent en œuvre. De ce fait, quelle est leur légitimité pour critiquer un modèle dont le professionnalisme, les moyens et la flexibilité attirent et forment les meilleurs étudiants et les meilleurs professeurs dans le monde (London Business School, Stanford, Harvard, Wharton, Insead, IMD, …) ?
Les stratégies réellement déployées me laissent perplexes, notamment celle de l’ESSEC, dont j’ai été diplômé en 1996. Particulièrement attaché à mon école, je trouve insupportable que ceux qui ont été élus pour définir la stratégie et contrôler sa mise en oeuvre ne soient pas plus actifs et réactifs lorsque des décisions majeures doivent être prises. Ils se contentent la plupart du temps et pour une très large majorité d’entre eux d’être solidaire du Directeur Général, attitude peu impliquante, peu risquée à court terme bien que peu responsable… mais il faut bien le dire très confortable ! Surtout pas de vague…
- Quelle est la réalité de la présence de l’ESSEC en Asie ? … Là où l’Insead installe un campus, l’ESSEC envoie un (ou plusieurs ?) professeurs… Quoiqu’il en soit, l’ESSEC communique abondement autour de cette implantation, comme s’il s’agissait d’un projet de grande envergure… Cet exemple illustre parfaitement le décalage entre le discours et la réalité sur le terrain…
- Quelle est la réalité du rapprochement de l’ESSEC et de Mannheim, décrit (lors de l’annonce uniquement…) comme l’Airbus européen de la formation ? Pour l’instant cette alliance a donné lieu à la création d’un programme supplémentaire (un executive MBA) qui regroupe quelques dizaines d’étudiants par an… On est assez loin à ce stade d’une fusion, voire même d’un rapprochement stratégique.
- Si on a beaucoup entendu parler du « rapprochement » entre l’ESSEC et Mannheim, on a bizarrement moins entendu parler de la fin du partenariat entre l’ESSEC et l’université de Cornell à travers l’IMHI (MBA International Hospitality Management). Si vous cherchez à comprendre, j’imagine qu’on vous dira que l’ESSEC a préféré prendre son indépendance, être moins centrée sur l’Amérique du Nord et renforcer ainsi sa position de leader européen dans le domaine de l’hôtellerie … Se séparer de l’université de Cornell doit bien évidement faire partie de la stratégie d’internationalisation du groupe ESSEC… !
- Quelle est la pertinence du MBA ESSEC ? Cette question est selon moi la plus fondamentale. Est-il possible de s’isoler comme le fait à mon sens actuellement l’ESSEC vis-à-vis de la plupart des grandes écoles de commerce françaises (HEC et ESCP-EAP en tête) pour essayer d’inventer un nouveau modèle de MBA contre tout le monde, contre le système américain ! Cette situation est assez cocasse ! Parmi tous les gens que je rencontre, personne n’y comprends rien mais tous les représentants de la direction du groupe ESSEC et du Comité de direction de l’Association des Diplômés ont reçu comme consigne de communiquer avec obstination que l’ESSEC a vu juste et est en avance sur son temps… Est-ce que ces personnes qui vantent collectivement cette stratégie solitaire de l’ESSEC y croit individuellement… je ne le pense pas personnellent mais quoiqu’il en soit, ils n’auront jamais le courage de vous l’avouer… Dans la réalité, ces trois initiales M.B.A. n’ont rien changé. Les étudiants ne sont pas dupes. Ils continuent à choisir HEC en 1, ESSEC en 2 et ESCP-EAP en 3… même si pour le coup la fusion de l’ESCP et de l’EAP a été un succès et a eu pour conséquence d’augmenter le nombre d’étudiants admis à l’ESSEC qui font le choix de l’ESCP-EAP.
- Et le Catalyseur ESSEC Centrale ? On a tellement communiqué lors du lancement de ce projet… on n’en parle plus aujourd’hui… allez savoir pourquoi…
J’aurais encore de très nombreux exemples concrets à vous décrire. Je les garde pour un deuxième point de vue sur le sujet.
Si j’ai évoqué l’ESSEC c’est parce que pour avoir été membre du Conseil de Surveillance du groupe ESSEC en 1995-1996 et Vice Président de l’Association des Diplômés entre 2000 et 2005, je connais bien le fonctionnement de l’intérieur ; mais ne nous y trompons pas, la vision stratégique d’HEC et de l’ESCP-EAP ne sont guère plus visionnaires (à ceci près qu’elles n’ont pas osé aller jusqu’à accoler les initiales M.B.A. à leur programme grande école et à prétendre qu’elles allaient ainsi révolutionner l’enseignement du management en inventant le MBA du futur… !)
Tiens, pour changer et ne pas montrer que c’est vis à vis de l’ESSEC en particulier que je suis critique : que valent réellement les 49 partenariats d’échanges que revendique HEC ? Bien entendu les étudiants d’HEC sont fiers d’aller passer quelques moins dans les meilleures universités américaines. Mais réciproquement pensez vous qu’il y ait beaucoup d’étudiants des meilleures universités américaines qui viennent à HEC ? Les étudiants de Harvard, de Stanford, de Wharton connsaissent-ils HEC ? Pas vraiment. A part l’Insead, nos écoles sont peu connues à l’international.
Soyons sérieux, quels sont les vrais enjeux pour nos grandes écoles ?
Quel est l’avenir de nos écoles sur le plan international dans les dix ans qui viennent ?
Si Harvard, Wharton ou la London Business School décidaient de s’implanter en France (?), elles n’auraient même pas besoin de s’associer voire de racheter une de nos écoles. La notoriété de leur marque et les moyens financiers dont elles disposent leur suffisent pour s’imposer directement face à nos écoles. Et oui, c’est ça la réalité !
Le débat est ouvert, j’attends vos réactions. Je poursuivrais quant à moi la réflexion dans les semaines qui viennent.
www..com
Bonjour,
N’ayant pas fréquenté les écoles de commerce durant mon cursus supérieur, je m’abstiendrai de critqiuer un système que je connais fort mal. En outre, je me permets de relier les remarques de l’article ci-dessus au problèmes autrement plus préoccupant de l’université française dont je suis issu.
En effet, si les grandes écoles souffrent, malgré la réputation d’excellence dont elles jouissent encore en France, de la concurence internationale, les université de l’hexagone sont à l’agonie.
Malgré, il est vrai, de réels efforts pour inscrire la faculté dans une perspective professionnalisante, le constat reste amère. Des contenus hauts niveaux mais aucune coordination, une politique de stage embryonnaire, des relations avec les entreprises inexistantes voire conflictuelles (sur la base de présupposés idéologique) et il est vrai un manque patent de moyen financier. Sans oublier certains tenors des plus prestigieuses chaires qui continuent d’affirmer que le rôle de l’université n’est de former des professionnels pour l’entreprise… Bien sûr, certains cursus honorum émergent : le CELSA (communication/journalisme), le CIFFOP (1er master RH en France) Dauphine, Toulouse… autant de pôles d’excellence qui démentent la réputation d’usine à gaz des universités… Mais quel retard sur le fonctionnement des structures Anglo-saxonnes qui ont depuis longtemps intégrées la dimension corporate ou encore le Danemark qui ne s’interdit pas de limiter l’inscription dans des filières universitaires qui n’assure pas un niveau d’employabilité satisfaisant !
Quant à la dimension internationale, il y a de quoi se taper la tête contre les murs. Le programme ERASMUS ne touche qu’une portion infime des étudiants et n’a pas enclenché la grande mobilité européenne rêvée par nos élites… L’effet de noria n’a pas pris.
Bref, je travaille aujourd’hui au siège d’une grande compagnie internationale et me considère (peut-être à tort) comme un miraculé des bancs de la fac. Nombreux sont mes amis Bac + 4/5 qui n’ont pratiquement aucune perspectives car mal orientés ou découragés. Pour eux, l’université n’a franchement pas joué son rôle de marche pied professionnel !
Je tiens tout d’abord a vous feliciter pour votre autonomie de jugement et votre independance d’esprit malgre les “consignes officielles” de l’ecole.
Cependant, si dans le fond vous avez parfaitement raison sur les solutions rationnelles a adopter pour accroitre la visibilite de la specificite grande ecole a la francaise, vous faites, je crois, une grave erreur sur le diagnostic du mal.
Si l’essec a change son diplome en MBA, c’est peut etre surtout parce que le modele traditionnel, difficilement solluble dans le LMD europeen, ne fait plus recette. Pour en etre sorti il y a a peine un an, je me souviens des operations de communication de HEC Montreal ou de la LSE des la premiere annee… Il fallait avoir une sacre foi en ses concours, voire un brin de masochisme, pour refuser des propositions fermes d’etablissements systematiquement mieux classes dans les rankings internationaux… En outre, ceux qui l’ont tente sont intarissables sur les apports de cette expatriation precoce et totale. Ils opposent ainsi aux etudiants des grandes prepas, pris en parisiennes, qui ne parlent que de cours a rallonge sans aucun interet, et du sentiment de perte de temps, d’ennui, et de regression intellectuelle. Le tout apres deux ou trois ans d’un travail souvent difficile pour une ecole qui sera de toutes facons loin de ses attentes avec en prime la joie d’apparaitre aux confins des classements internationaux…
En bref, je crois que le positionnement de l’essec est interessant en ce qu’il vient concurrencer les etablissements anglosaxons sur leur terrain qui demeure, quoiqu’on en dise, le plus attractif. Et si une fusion avec nos chers concurrents (probablement pas a l’ordre du jour dans un avenir proche, se souvenir de l’opaque operation “volutes”) et les ENS, et l’X et centrale et les mines-pont et la faculte de droit de la sorbonne, et la faculte de medecine necker-cochin… pour aboutir a une “university of Paris”, partout reconnue, elle doit se faire a l’anglo-saxonne, et non par un retour a l’ancien modele, a minima, definitivement trop date.
Très juste ta remarque, je vis de l’intérieur le mba essec et je dois avouer ne pas parvenir à le distinguer des cursus grande école communs aux trois parisiennes si l’on exclut la durée d’experience professionnelle exigée …
J’avais entendu parler l’an dernier de votre départ de l’association… J’en comprends mieux les raisons puisque ce type de prise de position dans le cadre toujours relativement policé des associations d’anciens est des plus rares. Le fait est que nombre d’associations de ce type se veulent plutôt des outils pour permettre à leur institution de briller… Alors se permettre de telles critiques…
Cela dit, d’accord sur l’analyse, aujourd’hui très politiquement incorrecte à une époque ou le Financial Times placer nos masters en haut de l’affiche européenne…
J’aimerais bien reparler de tout cela avec vous… N’hésitez pas à passer sur mon blog… A bientôt