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    A travers ce blog, je souhaite nourrir, à mon échelle, le dialogue politique en ligne. Je relaie souvent ce que disent les autres, notamment des personnalités issues de la société civile, afin d’établir un lien permanent avec les hommes et les femmes politiques.

    J’espère que vous trouverez en parcourant mon blog un certain nombre d’idées et de propositions concrètes innovantes. Je vous invite vivement à participer au débat en laissant des commentaires. Thomas Legrain


Devenir entrepreneur : intention et projet

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Alain Fayolle, enseignant chercheur à l\'EM Lyon

Les statistiques annuelles de l’INSEE et de l’APCE nous rappellent régulièrement que de nombreux individus créent ou reprennent des entreprises par nécessité vitale, pour survivre, s’insérer ou se réinsérer dans un monde social dans lequel on est « jeune de plus en plus vieux et vieux de plus en plus jeune » . En effet, les jeunes qui poursuivent des études jusqu’à l’approche de la trentaine, les « Tanguy » d’Etienne Chatilliez, sont aujourd’hui monnaie courante. Dans le même temps, on a tendance à vieillir prématurément dans les entreprises et les institutions au point qu’il n’est pas rare de connaître des problèmes d’employabilité entre 40 et 45 ans.

Nos travaux sur les ingénieurs entrepreneurs nous ont montré, par ailleurs, que de nombreux ingénieurs créent des entreprises par hasard, lorsqu’ils préfèrent changer de statut plutôt qu’abandonner un projet technique ou une recherche qui n’intéresse plus leur laboratoire ou leur entreprise. La dynamique du projet et le lien affectif unissant le sujet à l’objet l’emportent sur la sécurité, parfois toute relative, de leur emploi salarié.

Ces deux modes d’accès à l’entrepreneuriat, par nécessité et par hasard, rendent compte de la faible importance que notre société accorde aux entrepreneurs et à l’acte d’entreprendre, lequel reste encore très largement contre-culturel dans notre pays.

Nous pensons cependant qu’une troisième voie est possible et souhaitable. Elle va de pair avec une (re)valorisation de l’entrepreneuriat en tant que phénomène économique et social vital pour les individus, les entreprises, les institutions et la société dans son ensemble. Elle implique également une volonté collective et un engagement de tous les acteurs concernés. Quelle pourrait une nouvelle distribution des rôles ? Les hommes politiques et les intellectuels qui les conseillent doivent nous indiquer le chemin, nous donner leur vision et nous convaincre de la pertinence de leur projet de société. Le système éducatif a quant à lui une mission cruciale : sensibiliser, préparer et former à l’entrepreneuriat. Il est essentiel que les enseignements contribuent à diffuser des connaissances sur les valeurs, les attitudes, les motivations des entrepreneurs ; sur les situations et les contextes d’action dans lesquels ils opèrent ; sur les outils et les techniques qu’ils mettent en œuvre. Les enseignants et les chercheurs doivent apporter des connaissances sur des questions clés comme : Qui entreprend ? Pourquoi ? Comment ? Dans quels contextes et avec quels résultats ? Les médias constituent un vecteur indispensable et puissant pour relayer l’école et l’université. Ils peuvent toucher un public large, généralement moins averti. Des médias responsables devraient, selon nous, refuser l’amalgame (les notions de chef d’entreprise et d’entrepreneur ne sont pas équivalentes, entreprendre ne concerne pas que la seule situation de création d’entreprise, etc.) et la facilité qui consiste à ne parler que de certains entrepreneurs. Ces derniers, les Steve Jobs, Bill Gates ou Richard Branson, apparaissent comme des êtres extraordinaires qui ont réussi des choses hors de portée du commun des mortels. La facilité c’est aussi ériger en figures entrepreneuriales des individus qui ne sont pas (ne sont plus ou n’ont jamais été) des entrepreneurs, comme Bernard Tapie ou J6M lesquels sont au mieux des hommes d’affaires et ne sont certainement pas des exemples à suivre pour la société. L’amalgame et la facilité reviennent donc à diffuser des représentations (et très souvent des clichés) qui rendent l’entrepreneur largement inaccessible, par impossibilité ou par rejet, à la majorité d’entre nous. Les entrepreneurs, les chefs d’entreprise et les dirigeants ont aussi un rôle à jouer, celui de l’exemplarité. Ils sont (ou devraient être) des modèles et des sources d’inspiration pour toute la jeunesse. Ce rôle pourrait être mieux tenu si les acteurs concernés se reconnaissaient le devoir d’aller à la rencontre des collégiens, des lycéens, des étudiants et de leurs enseignants pour témoigner de leurs parcours, de leurs déterminants et des résultats qu’ils ont obtenus, pour montrer toute la symbolique et la force d’un entrepreneuriat « ordinaire ».
Revenons maintenant à notre troisième voie d’accès à l’entrepreneuriat. Deux conditions nous semblent devoir être réunies pour devenir entrepreneur dans une société enfin convaincue de la légitimité sociale et de l’importance d’un tel acte.
La première condition est l’intention d’entreprendre. L’intention est la représentation cognitive de la volonté d’une personne d’exercer un comportement. Elle est considérée comme un bon prédicteur de comportements humains planifiés et contrôlables. L’intention, dans une théorie très utilisée dans les sciences du comportement, est le résultat de trois antécédents conceptuels que nous allons présenter en les appliquant au cas de la création d’entreprise.

1) Les attitudes envers le comportement: L’intention de créer une entreprise est fonction du degré d’évaluation favorable ou défavorable du comportement en question. Pour qu’il y ait intention de créer, il est nécessaire que des attitudes favorables vis-à-vis du comportement aient été formées. Différents milieux (la famille, les territoires, les professions, etc.) peuvent agir sur ces attitudes. Les écoles, les universités, les actions de sensibilisation jouent également un rôle important.

2) Les normes sociales perçues : L’intention de créer une entreprise dépend des perceptions que les individus ont des avis des personnes ou groupes sociaux, qui comptent pour eux, par rapport au comportement envisagé. Que pensent mes amis, ma famille, mes professeurs de mon idée de créer une entreprise ? Pensent-ils que c’est bien pour moi, que c’est un bon choix de carrière ? Ces normes sociales perçues par les individus viennent notamment des milieux évoqués plus haut et sont influencées par des variables culturelles et sociétales.

3) La contrôlabilité perçue: L’intention de créer une entreprise est fonction des facilités ou difficultés perçues dans l’hypothèse où le comportement, ici la création d’entreprise, surviendrait. Dans un comportement intentionnel, les individus raisonnent en se posant des questions du type : « Ai-je toutes les compétences nécessaires ?; Est-ce que je maîtrise bien les techniques et outils de gestion indispensables ?; Ai-je bien identifié les bons réseaux et pourrais-je les utiliser ?, etc. ».
Nous pourrions schématiquement résumer ce qui précède en postulant que pour qu’il y ait une intention de créer une entreprise, il faut que le comportement soit perçu comme étant désirable (antécédents 1 et 2) et faisable (antécédent 3).

La seconde condition pour devenir entrepreneur est le projet. Ce dernier peut se former sous l’effet de l’intention ou venir d’un déplacement, d’une discontinuité dans la vie personnelle ou professionnelle. La rencontre d’une personne dans laquelle on voit un partenaire possible, la détection d’une opportunité dans un secteur d’activité ou encore la survenance d’une idée peuvent constituer des facteurs de déplacement qui vont contribuer à l’émergence du projet. Le projet d’entreprendre réunit d’après nous les composantes projet de vie et projet professionnel et ne sépare pas l’une de l’autre. Comment imaginer une seule seconde qu’une décision de création d’entreprise, dans cette logique de l’intention, puisse être préparée sans que toutes les implications et les déterminants n’aient été évalués, compris et acceptés. La logique du projet, le travail de projection au sens propre, s’opposent d’une certaine façon à la logique d’adaptation très, trop souvent enseignée ou considérée comme la seule possible par les individus, les institutions et les entreprises. Se projeter ouvre l’horizon et laisse une place :

1) Au rêve, « J’ai rêvé ma vie et j’ai réalisé la plupart de mes rêves » avait l’habitude de dire André Malraux ;

2) A l’anticipation, « il vaut mieux penser le changement que changer le pansement » s’amusait à reconnaître Francis Blanche ;

3) A un nouveau monde, il y a deux catégories d’individus qu’avait identifié Georges-Bernard Shaw, « ceux qui s’adaptent au monde tel qu’il est et ceux qui changent le monde pour le rendre tel qu’ils voudraient qu’il soit ».

Les entrepreneurs sont parmi ceux qui nous montrent que le rêve est encore possible, que l’anticipation est un moyen de conserver ses positions, ses ressources et son indépendance et enfin, ils nous disent, à travers leurs actes, que changer le monde ne relève ni de l’utopie, ni de la mission impossible, il suffit parfois simplement de le vouloir et de l’inscrire dans son projet de vie.

Auteur : Alain Fayolle, Maître de conférences INP Grenoble, Professeur EM Lyon, Directeur du centre de recherche en entrepreneuriat, Président de l’Académie de l’Entrepreneuriat


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