
Dans son discours du 5 janvier dernier, Jacques Chirac annonçait la volonté des pouvoirs publics de lever 2 milliards d’Euros afin de les investir dans les PME les plus dynamiques.
Cette décision est le fruit d’une réflexion menée, depuis deux ans déjà, au sein d’un groupe de travail réunissant la Direction Générale du Trésor et de la Politique Economique, OSEO, la Caisse des Dépôts et l’Association Française des Investisseurs en Capital (AFIC).
Les sociétés de capital-risque, qui sont regroupées au sein de l’AFIC, étaient déjà à l’initiative de la création des FCPI et des FIP. Cependant, le Gouvernement a considéré que ces véhicules, qui ont collecté plusieurs milliards d’Euros depuis leur création, ont obtenu des résultats insuffisants au regard de l’objectif consistant à être capable de faire émerger en France de nouveaux leaders mondiaux.
Cette levée de fonds de 2 milliards d’Euros se fera sur les marchés financiers avec une garantie de l’Etat et permettra d’associer fonds publics et fonds privés dans les investissements en capital. Selon Bercy, c’est environ 16.000 sociétés qui seraient aujourd’hui susceptibles de bénéficier de ce financement mixte public/privé, dont la vocation est de se positionner là où le financement purement privé et le crédit bancaire ont du mal à épouser les phases critiques de création et de développement des entreprises.
Après une première confirmation de l’Elysée, il s’agit bien dans l’esprit des pouvoir publics de lancer des Small Business Investment Companies (SBIC) à la française, c’est-à-dire une multitude de petites équipes de financement qui vont favoriser la naissance de gazelles, ces entreprises de croissance qui font terriblement défaut à la France en matière de création d’emplois.
Force est de constater que les PME qui ne sont pas hautement technologiques ou biotechnologiques, ou qui ne dégagent pas des bénéfices suffisamment récurrents n’attirent pas les fonds d’investissement, alors mêmes que certaines d’entre elles ont vocation à devenir des gazelles.
Si les montants investis par le capital investissement croissent dans leur ensemble, cela est dû à 80% aux opérations de rachat avec effet de levier (LBO). Les montants investis par le capital-risque plafonnent aux environs de 350 millions d’Euros (-5% entre les premiers semestres 2004 et 2005), pour un total de 700 millions d’Euros dans le capital développement.
La comparaison avec les montants investis dans les autres pays fait prendre conscience des carences de la France en la matière : 800 millions d’Euros investis, par exemple, pour le capital-risque et 2,8 milliards d’Euros pour le capital développement en Grande Bretagne chaque année …
On notera avec intérêt au sujet de la Grande Bretagne, que le gouvernement britannique s’apprête à lancer un programme de soutien au capital investissement sous la forme d’un fonds que l’Etat financerait à hauteur des deux tiers. Ce fonds britannique garantirait trois choses :
- une rémunération fixe du capital de 4% par an à l’Etat,
- un remboursement du capital proportionnel aux apports respectifs (Etat et investisseurs privés),
- une répartition du solde (plus-value moins rémunération forfaitaire) à hauteur de 80% pour les investisseurs privés et de 20% pour l’Etat.
Ce dispositif s’inspire des SBIC américaines dans sa volonté d’accroître le rendement d’un investissement pour un niveau de risque donné.
La question reste posée à ce jour en France : quelle utilisation concrète va être faite de ces 2 milliards d’Euros ? On attendait beaucoup, à ce sujet, de l’intervention de M. Renaud Dutreil, Ministre des PME, le 1er février dernier, lors de son allocution dans le cadre du Salon des Entrepreneurs Paris 2006, en vain.
On retrouve néanmoins un certain nombre de réponses dans un document de consultation, intitulé « Modalités de mise en œuvre d’un dispositif de financement en fonds propres des PME », signé conjointement par Thierry Breton, Ministre de l’Economie et des Finances, et Renaud Dutreil, Ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat et des Professions libérales. Selon les propres termes de Bercy, « il ne s’agit pas pour l’Etat de se substituer au marché, mais de favoriser son développement là où il demeure insuffisant : l’amorçage, le capital-risque et le capital développement, qui enregistrent des taux de rendement et de souscriptions insuffisants, en France comme dans d’autres pays européens ».
Je suis pour ma part un peu perplexe dans la mesure où lorsqu’on évoque à la fois l’amorçage, le capital-risque et le capital développement, on évoque en fait tout le capital investissement. Aussi peut-on craindre de la part du Gouvernement une stratégie qui consisterait à saupoudrer tous les secteurs du capital investissement sans se focaliser là ou l’argent manque vraiment …
Je souhaiterais insister ici sur le fait que la véritable carence en France, en matière d’investissement, se situe au niveau des business angels. Seuls ces derniers sont capables d’investir efficacement durant la phase de création d’entreprise. L’investissement moyen du capital-risque par entreprise est de 3 millions d’Euros, contre seulement 100.000 Euros pour les business angels. Or, 95 % des gazelles se créent avec moins de 1 million d’Euros.
L’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) m’apparaît comme étant le meilleur critère pour sélectionner et encourager les business angels. Mais comment agir sur l’ISF en France sans déchaîner les passions ? Certainement pas en le supprimant, mais en permettant à ceux qui y sont soumis de déduire directement de l’impôt 75 % des fonds investis dans des entreprises de moins de cinq ans, sans plafond. Cette voie me semble de loin être la plus prometteuse pour encourager le développement pérenne des gazelles en France.
L’investissement direct permettrait en effet d’accélérer le développement des jeunes entreprises qui auront été sélectionnées par les business angels, de créer des emplois pérennes et de faire naître les entreprises françaises appelées à être au niveau international les leaders de demain dans leur secteur d’activité. Financièrement, l’Etat réaliserait in fine une économie conséquente sur le montant global des dépenses sociales et encaisserait le produit des cotisations.
Oui mais … le Gouvernement se refuse encore aujourd’hui à donner une vraie vocation à l’ISF, en le mettant au service du développement de nos gazelles.
Alors que faire ? Souhaitons au minimum à ce stade qu’il y ait un consensus sur le fait que les business angels sont les acteurs les mieux placés pour encourager la création d’entreprises pérennes. Tout laisse à penser en effet que l’investissement réalisé par des entrepreneurs ayant revendu leur entreprise ou des dirigeants ayant gagné de l’argent par leur travail sera investi de manière nettement plus efficace que s’il transite par une organisation para étatique ou par toute autre structure d’investissement, quelle qu’elle soit.
Aussi, afin de rendre réellement efficace la décision de Jacques Chirac de lever 2 milliards d’Euros, pour le développement des PME les plus dynamiques, je propose d’utiliser une grande partie de cet argent de façon ciblée, la cible étant les business angels, à travers un vrai plan SBIC à la française. Par ce biais, l’argent des business angels profiterait d’un effet de levier à travers l’argent de l’Etat, dans le cadre d’un dispositif proche de celui qui fonctionne aux Etats-Unis depuis 1958.
Les SBIC ont, en effet, permis de financer aux Etats-Unis, plus de 90.000 PME pour près de 30 milliards de dollars depuis la fin des années 1950, et ont notamment permis à Intel, AOL ou Apple de se développer pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui.