Je m’adresse ici d’abord aux entrepreneurs, et plus particulièrement à ceux qui n’ont pas encore réuni un tour de table, voire à ceux qui ne font qu’envisager le lancement d’une entreprise. Mon propos peut être résumé en deux propositions:
- Les investisseurs particuliers jouent un rôle décisif dans le démarrage d’entreprises à fort potentiel, qu’elles fassent ou non appel ensuite à l’industrie du capital risque.
- L’entrepreneur doit exploiter cette ressource de manière aussi attentive et professionnelle que possible.
Rôle économique capital des investisseurs privés
Le nombre total de créations d’entreprises n’a que peu de rapport avec la santé économique d’une économie. En effet, la croissance nette des emplois marchands repose sur un petit nombre d’entreprises à fort potentiel, celles qui, exploitant une innovation ou un avantage concurrentiel durable, sont en mesure de passer du stade de TPE à celui de PME, puis de leader, parfois à l’échelle globale.
La création et le décollage initial des jeunes entreprises ne se prètent que rarement à l’intervention d’acteurs institutionnels. D’abord parce que la plupart d’entre elles ne sont pas dans les secteurs où interviennent ces acteurs (Technologies de l’information et biotechnologies). Ensuite parce qu’elles ne présentent pas un potentiel de marché ou une innovation suffisants pour satisfaire les critères d’intervention des fonds de capital-risque. (Après quelques années, ayant prouvé leur viabilité et leur potentiel de croissance, certains de ces dossiers seront courtisés par les investisseurs professionnels, mais dans la catégorie capital développement). Enfin, beaucoup d’entreprises n’ont pas vocation à être cédées, soit par la nature de l’activité, soit par la volonté des dirigeants de rester autonomes, soit à cause de l’absence de possibles acheteurs. Ceci les exclut du champ des investisseurs professionnels, qui, ne pouvant pas parier sur une introduction en Bourse devenue très rare, visent la cession globale à un industriel.
Même dans le secteur des NTIC, le modèle de l’entreprise qui accueille dès ses premiers pas des fonds d’amorçage et qui fait l’objet au bout de quelques années d’une cession industrielle, voire d’une introduction en bourse est très médiatisé, mais il demeure plus l’exception que la règle. Chaque année, pour un Business Objects ou un Kelkoo, il y des centaines de “start up” à fort potentiel qui se créent. Parmi elles seulement quelques dizaines seront financées par un fonds de capital-risque dès leur démarrage. Pour toutes les autres, le financement d’amorçage est fourni, dans l’ordre de prévalence, par la famille et les proches, par des anges financiers, et par les mécanismes d’aide publique.
On comptait par exemple 72 financements d’amorçage par les fonds en 2002, pour 65M€, à comparer aux interventions de l’Anvar qui, cette même année avaient concerné 700 entreprises de moins d’un an, et aux 455 dotations du concours d’aide à la création d’entreprises de technologie innovantes.(1)
Depuis, les montants ont baissé. Ainsi, les 18 fonds d’amorçage auxquels la CDC est associée (qui représentent l’essentiel de la profession) ont investi environ 17M€ sur les 9 premiers mois de 2004, sur 82 opérations, dont seulement 27 nouveaux investissements (2).
Il n’existe aucune source recensant les financements d’amorçage par des business angels ; toutefois, en extrapolant à partir d’informations directes, on peut les estimer à 2 à 3 milliers par an environ, tous secteurs confondus.
A travers leur nombre, leur diversité, et les différentes formes de regroupement qu’ils choisissent, les anges financiers couvrent toutes les zones géographiques, tous les domaines d’activité, et un large spectre de montants d’investissement (de 20.000 à 500.000€.). Leur expérience opérationnelle, leur connaissance des marchés, des technologies, des modes de gestion et du contexte concurrentiel concernant les projets leur permet d’apporter une aide multiforme aux entrepreneurs, au delà de l’appui financier.
Quelques conseils aux entrepreneurs
1. Identifiez très tôt des investisseurs potentiels. Les investisseurs privés ont besoin, comme les autres, de temps pour mûrir une décision d’investissement. Bien avant d’avoir besoin des capitaux, essayez d’établir un contact avec un ou deux investisseurs de préférence compétents dans le secteur. Ces contacts vous apporterons au minimum un feedback sur la manière d’améliorer votre discours, et plus probablement des conseils précieux sur le fond.
2. La valorisation doit être attractive. Mettez vous en position de choisir vos investisseurs. En se focalisant sur une valorisation élevée, vous risquez d’éliminer ceux qui apporteraient une aide décisive, ou de créer les conditions de rapports tendus en cas de difficultés. Un investisseur pertinent peut, par sa seule présence au capital, valoriser le projet de manière significative. La pertinence s’apprécie en fonction des problématiques clés du projet: accès aux clients, compétence managériale, compréhension fine des options, connaissance des capitaux-risqueurs, etc.
3. C’est un recrutement - réciproque - de haut niveau. Il s’agit de trouver les bonnes complémentarités, tant sur le plan technique que sur le plan psychologique. L’accent doit être mis sur la connaissance personnelle, source de confiance et de communication efficace future. Le choix des investisseurs privés doit être mené comme un recrutement de dirigeant. (Or on ne me demande jamais mes références!).
4. Elaborez un accord sur les attentes réciproques, et au besoin formalisez-le dans un document. La disponibilité, un engagement sur des actions concrètes peuvent être clés pour vous dans les premiers mois de démarrage. Inversement, soyez attentifs aux demandes légitimes des investisseurs concernant l’atteinte de certains objectifs, ou les modalités de sortie à terme.
Les investisseurs particuliers ont toujours existé. Mais le concept d’une activité pratiquée de manière systématique est récent. La multiplication des réseaux et des fonds privés, la création d’une structure représentative nationale, France Angels, constituent des facteurs de professionnalisation. Mais c’est surtout par l’expérience acquise dans l’interaction avec les entrepreneurs que se développera un corps efficace d’anges financiers, maillon indispensable de l’écosystème de la création d’entreprises. Encore faut-il que les résultats soient à la mesure des risques encourus. Espérons que notre environnement politico-administratif ne dissuadera pas un trop grand nombre des 50.000 anges financiers potentiels de tenter l’aventure.
(1) Source: Philippe Jurgensen - Les Echos, mars 2003
(2) Source: Etude 2004 -CDC Entreprises FP Gestion